Guillaume Grallet est rédacteur en chef du service Sciences et Tech chez Le Point. Depuis plus de quinze ans, il suit assidûment l’actualité de ce secteur en perpétuelle mutation, et dont la révolution de l’IA n’est que le chapitre le plus récent. Son premier livre, « Pionniers. Voyage aux frontières de l’intelligence artificielle » (Editions Grasset), est un recueil de portraits détaillés et très bien sourcés des acteurs de la Tech, qui regroupe aussi bien les leaders, dont les noms s’affichent désormais quotidiennement dans les médias généralistes et spécialisés, que des acteurs moins connus. En évoquant ses anecdotes personnelles, tirées des innombrables interviews qu’il a réalisé ces vingt dernières années, accompagnées de sa solide connaissance du secteur, Guillaume Grallet ambitionne de décrypter les différents courants de pensée pour mieux comprendre la technologie. Entretien avec une figure majeure du journalisme, pour discuter technologie et relations presse.

Comment vous est venue l’idée de combiner toutes vos expériences avec les leaders de la Tech dans un livre ?

L’idée de ce livre est la suivante : derrière les progrès technologiques et scientifiques qui émergent, il y a des êtres humains qui ne pensent pas tous de la même façon. Cela donne lieu à des débats d’idées extrêmement intéressants sur la manière de construire la technologie, mais aussi de la gérer, de l’apprivoiser et de la faire exister aux côtés des êtres humains. J’ai pris conscience des différences de pensées entre les pays et même au sein des pays, et je suis convaincu que cette émulation intellectuelle et scientifique peut nous apporter énormément de choses.

Pourquoi avez-vous intitulé votre livre « Pionniers » ?

Ce terme de « pionnier » renvoie au point commun que j’ai remarqué entre toutes ces personnalités qui font la technologie aujourd’hui, sans pour autant avoir le même point de vue : elles sont toutes insatisfaites de l’ordre établi et veulent changer les choses. Dans un contexte où les technologies font de plus en plus peur, et ce pour des raisons tout à fait légitimes, chercher à comprendre la façon dont chacun de ces acteurs pense, et quelle vision il ou elle a de la technologie, c’est comme de chercher à comprendre comment fonctionne une machine quand on soulève son capot : cela ne peut que nous aider à mieux vivre avec la technologie, à anticiper la façon qu’elle aura d’impacter notre travail ou encore notre quotidien à l’avenir.

Ce livre relate donc les rencontres que j’ai faites et les discussions que j’ai eues avec ces multiples acteurs durant les vingt dernières années. Mon objectif est, d’une part, de permettre aux lecteurs de mieux comprendre là où les acteurs de la Tech veulent nous emmener, et d’autre part, de prendre peut-être en compte notre avis en retour, pour éviter que la technologie n’échappe au contrôle des humains.

Quelle est votre analyse de la place qu’occupe la France aujourd’hui dans la grande bataille pour la Tech et notamment l’IA ?

La France dispose d’une véritable excellence reconnue dans le monde métier. C’est notamment le cas dans le domaine des mathématiques, de l’informatique et de la recherche scientifique. Mon livre fait d’ailleurs le choix de ne pas parler que des grands leaders de la Tech : il mentionne également des personnalités moins connues, dont certaines d’entre elles ont choisi de quitter les Big Tech et de rejoindre la France, afin d’occuper des postes et des statuts différents, parfois en divisant drastiquement leur salaire, mais avant tout pour donner un nouveau sens à leur carrière.

Je pense par exemple à Bertrand Rondepierre, anciennement chez Google DeepMind et qui travaille aujourd’hui pour l’AMIAD (Agence Ministérielle pour l’IA de Défense), ou à Antoine Bordes, qui travaillait pour le laboratoire français de Meta et qui a rejoint Helsing, une startup franco-allemande. Il y a également des initiatives très intéressantes mais encore peu connues comme Probabl par l’Inria (centre de recherche européen dans le domaine du numérique et de l’informatique) et Kyutai, un laboratoire français co-fondé par Xavier Niel.

Avez-vous des craintes sur la façon dont l’IA ou les technologies en général impactent le journalisme ?

Je pense effectivement que tous les secteurs vont être menacés, qu’il s’agisse des métiers manuels, avec les progrès dans la conception des robots humanoïdes, de plus en plus capables de réaliser des tâches jusqu’ici effectuées par des humains, ou bien des métiers intellectuels, avec l’évolution des modèles de langage. En tant que journaliste, je me sers déjà de l’IA au quotidien pour tout ce qui est retranscription d’interviews et résumé de documents longs et complexes. Je pense que si l’on utilise les bons outils, avec les bons cadres, comme le droit d’auteur et la vigilance sur les hallucinations possibles, l’IA peut nous faire gagner énormément de temps.

En revanche, ce qui me préoccupe, c’est surtout de faire en sorte que l’Homme reste maître de la technologie, de son utilisation et de son évolution. Par définition, un journaliste doit toujours cultiver sa capacité d’étonnement et chercher à rencontrer le plus de gens différents possibles, afin de rédiger les meilleurs articles possibles. C’est une approche fondamentalement humaine, que l’IA ne pourra, selon moi, jamais supplanter.

Qu’est-ce que vous attendez concrètement d’une agence de relations presse pour que vos échanges soient fluides, efficaces et respectueux de votre travail éditorial ?

Je pense que nous pouvons tous apprendre à mieux travailler ensemble. Tout d’abord, je tiens à remercier les agences de relations presse, dont je respecte vraiment le travail. Le message qui me semble le plus important, et qui s’adresse aussi aux entreprises et leurs porte-paroles, c’est que les journalistes ont besoin de recueillir beaucoup d’informations pour se faire une opinion et proposer aux lecteurs ce qu’ils considèrent le plus intéressant. Ce n’est pas parce qu’un porte-parole passe un peu de temps avec un journaliste qu’il obtiendra un article dès le lendemain, ou qu’il obtiendra un article dans lequel lui seul est cité. Cela prend du temps et cela nécessite parfois plusieurs rencontres et interviews, avant d’aboutir à la publication d’un article.

Pour finir, avez-vous une recommandation culturelle à nous partager ?

J’ai plusieurs recommandations. En premier lieu, les podcasts « tech’ 45 » de Sébastien Couasnon, qui interviewe des entrepreneurs de la French Tech. Ensuite, la newsletter de Tariq Krim, qui analyse les grandes mutations numériques actuelles et s’appuie sur un gros travail de recherche. Enfin, je voulais parler des travaux produits par les chercheuses et chercheurs africains qui se réunissent chaque année à l’occasion de la conférence Deep Learning Indaba ; ils collaborent tous ensemble pour construire une IA qui s’appuie sur la diversité des langues africaines (il en existe plus de 2 000). Je trouve leur travail fascinant et très inspirant.

Propos recueillis par Elodie Buch